Les éditions des femmes

Par Antoinette Fouque

« Donner lieu au non lieu, à l’éveil, à la naissance de la culture des femmes »

17 avril 1974, conférence de presse de lancement des Éditions Des femmes

La maison d’édition aura-t-elle une orientation précise, féministe ou pro-féministe ?

ANTOINETTE FOUQUE: Il faudrait préciser ce qu’est le féminisme… Le livre de Sibilla Aleramo, Une femme, par exemple, est une autobiographie de 1906 ; c’est l’histoire de la révolte d’une Italienne, une révolte individuelle mais non individualiste… C’est un moment d’une révolte qui peut être aussi bien celle de toutes les femmes, puisqu’il s’agit de se libérer des servitudes domestiques, familiales…

Ce n’est pas une maison d’édition féministe au sens où notre lutte et notre pratique ne sont pas de revendication. Au point de vue idéologique, la maison d’édition est ouverte à toutes les démarches de luttes que font les femmes, luttes individuelles ou collectives, dans quelque champ que ce soit. Mais à aucun moment il ne s’agit de faire de la promotion d’auteur, d’écrivain, ni de patronner la lutte des femmes et leurs textes, en tant qu’éditeurs: ce qui se lit, s’inscrit dans le choix que nous avons fait, pour désigner cette maison d’édition, de ce nom commun et de ce partitif: “des femmes”.

Quels sont les critères de lecture ?

ANTOINETTE FOUQUE : Il n’y a pas de critères a priori. L’écriture est le problème le plus frontal de notre lutte; nous travaillons depuis plusieurs années sur le rapport des femmes – peuple sans écriture – à l’écrit, au texte, à leur inscription dans l’histoire qui les censure, d’où elles sont absentes. Les femmes n’ont que leurs cris, leurs symptômes comme texte…

D’où viennent les fonds ?

ANTOINETTE FOUQUE : Nous avons une pratique politique depuis cinq ans : chacune apporte ce qu’elle a, met “ses compétences” en jeu, en circulation, et ceci à tous les niveaux, pouvoir-faire, pouvoir-penser, pouvoir-agir. Certaines ont apporté de l’argent; il est collectivisé, nous avons ainsi pu faire une société et trouver des locaux. Quelle est la forme de la société ? La société est une Sarl composée de 21 sociétaires à parts égales. Pour cela les fonds collectivisés ont été redistribués aux sociétaires qui se sont engagées ainsi à prendre en charge le travail et les choix de la maison d’édition. Combien y a-t-il de salariées ? Deux pour le moment, et nous sommes une quarantaine à travailler… il s’agit d’une pratique politique ; elle ne se calcule pas en  temps ou en honoraires ; nous y mettons chacune le temps et l’énergie dont nous disposons à un moment donné, c’est mobile… Il ne s’agit absolument pas de bénévolat, nous ne faisons pas une “œuvre sociale” : c’est une pratique et une lutte, une pratique de lutte qui se fonde sur le désir…

La rémunération n’est pas là, et sous la forme où on l’attend habituellement… Pendant environ un an, nous avons fait de grandes réunions ouvertes à propos de la maison d’édition ; c’est donc un travail pris dans la pratique massive de 400 ou 500 femmes. Depuis quelques mois, les réunions sont suspendues, du fait de la tendance à leur institutionnalisation. Nous sommes maintenant une vingtaine à travailler de façon continue à la fabrication des livres et à leur sortie…

 Vous avez bien une gérante comme responsable légale ?

ANTOINETTE FOUQUE : Les statuts sont tout ce qu’il y a de plus légal, de même que le fonctionnement, mais celle qui fait fonction de gérante n’a pas de pouvoir de décision particulier ; toutes les décisions sont politiques et donc discutées collectivement.

Avez-vous un comité de lecture ?

ANTOINETTE FOUQUE : Il n’y a pas de comité de lecture, avec sa grille (de lecture) et son pouvoir (de décision) comme dans les maisons d’édition capitalistes. Les manuscrits sont lus par toutes celles qui en ont envie. Le groupe est très hétérogène, même au niveau de la formation de chacune ; on lit les textes différemment selon que l’on est universitaire, que l’on a une formation technique, ou que l’on a fait des études secondaires: on n’a pas les mêmes critères de lecture, de lisibilité, ce qui fait sauter les critères classiques des éditeurs… Nous avons intérêt à être nombreuses et différentes pour lire les manuscrits. Il n’y a aucune professionnelle parmi nous, aucune spécialiste, ce qui permet de faire aussi sauter la division du travail, la hiérarchie des fonctions.

Quels sont les rapports que vous entretenez avec les auteurs ?

ANTOINETTE FOUQUE : Nous souhaitons travailler avec les auteurs à la fabrication de leur livre (maquette, couverture, mise en page), chaque fois que ce sera possible, c’est-à-dire, en fait, autant qu’elles le désireront.

Quels types de contrats passez-vous avec les auteurs ?

ANTOINETTE FOUQUE : Pour ce qui est des conditions des contrats, nous avons gardé des contrats classiques d’édition ce qui respectait le travail de l’auteur (pourcentages, droits, etc.). Mais contrairement aux maisons d’édition bourgeoises nous ne faisons de contrat que pour le texte que l’auteur nous apporte, et pas pour les suivants. Il garde ainsi sa liberté.

Si vous avez un best-seller, vous ferez des bénéfices…

ANTOINETTE FOUQUE : Les bénéfices des éditeurs se font sur une exploitation… celle de l’auteur qui se trouve redoublée s’il s’agit d’une femme, et celle de ceux qui travaillent pour lui. Nous avons déjà dit que les bénéfices étaient nuls sur les premiers tirages ; s’il y a des bénéfices sur certains tirages, ils seront réinvestis dans la fabrication de nouveaux livres. Les sociétaires ne sont pas des capitalistes qui vivent sur ce que leur rapporte leur “part” dans la société ; les “parts” sont fictives, elles ne rapportent rien ; elles engagent à un travail.

Pensez-vous faire des publications de l’histoire des mouvements de femmes dans le monde ?

ANTOINETTE FOUQUE : Bien sûr. L’histoire des luttes, l’histoire des femmes qui ont produit une avancée dans quelque champ que ce soit… Nous pensons aussi à des republications de manuscrits. Publier Madame de La Fayette aux Éditions Des femmes n’a pas le même sens que si c’est une maison d’édition publiant les auteurs classiques qui la réédite…

Vos premières publications sont étrangères?

ANTOINETTE FOUQUE : Igrecque est tout ce qu’il y a de plus parisienne… Mais ce n’est pas un hasard s’il y a une traduction italienne et une traduction anglaise, plus un inédit français, cela répond à un projet d’internationalisme; la lutte des femmes se mène dans tous les pays, et de manière différente…

Comment trouvez-vous les manuscrits ? Il y a des femmes qui ne s’intéressent pas au MLF et qui ne s’adresseront pas à votre maison d’édition…

ANTOINETTE FOUQUE : Ce n’est pas une maison d’édition “féministe” comme nous l’avons déjà dit, et la proposition, qui s’adresse aux femmes, ne s’adresse pas seulement à celles qui ont “pris conscience” ou qui sont d’accord… Ce n’est pas la maison d’édition du MLF mais celle des femmes…

Il s’agit de faire apparaître une écriture spécifiquement de femmes, non pas féminine, mais plutôt “femelle” : ce qui se met au jour dans notre travail.

Nous n’avons de limitations que d’ordre technique, économique, nous ne faisons aucune “censure d’opinion”

… Bien sûr, beaucoup de femmes continueront à vouloir faire carrière; nous savons déjà que des féministes préfèrent se faire publier par les éditions paternalistes qui leur font un nom. Elles affirment lutter contre le patriarcat alors même qu’elles revendiquent ce désir de paternité.

Comment établissez-vous vos critères de publication ?

ANTOINETTE FOUQUE : Notre projet serait de publier tout le refoulé, le censuré, le renvoyé des maisons d’édition bourgeoises. Celles-ci fonctionnent sur une exploitation des femmes là où elles sont dans un certain rapport à l’écriture, au texte, ce qui produit inévitablement un refoulement très concret de leurs manuscrits.

Pensez-vous publier des hommes ?

ANTOINETTE FOUQUE : Nous sommes dans une nécessité tactique et politique, historique, de publier prioritairement des femmes. À long terme, sinon à moyen terme, nous publierons sans doute des textesd’hommes, de ceux qui rallieront notre lutte.

Avez-vous des contacts avec des auteurs déjà “en place” ?

ANTOINETTE FOUQUE : Jusqu’à maintenant les auteurs ont préféré ne pas faire le pas qui les situerait politiquement du côté des femmes et qui ferait du même coup sauter leurs privilèges bourgeois et individualistes, leurs privilèges d’intégration à la masculinité contre laquelle nous luttons et qui est oppressive et répressive pour toutes les femmes. Nous ne faisons aucune proposition particulière aux auteurs… Nous faisons une offre de travail collectif, politique et massif à toutes les femmes…

Antoinette Fouque
Antoinette Fouque
Antoinette Fouque
Antoinette Fouque

Texte d’Antoinette Fouque dans le livre-album Mémoire de femmes – 1974 – 2004 célébrant les trente ans des éditions Des femmes, 2004

Acte de naissances

La maison d’Édition Des femmes est née du MLF, que j’ai toujours envisagé comme un mouvement de civilisation, social et culturel, politique et symbolique. Je voulais tracer des voies positives, donner lieu au non lieu, à l’éveil, à la naissance, au développement de la culture des femmes. Il nous a fallu ouvrir des territoires de parole et de pensée, où mener l’investigation et la création. Ces lieux, j’ai tenu à les démarquer du féminisme par le choix de l’intitulé pluriel et partitif: il s’agissait de faire advenir des femmes pour subvertir un ordre symbolique monophallique, pour passer d’une civilisation du Un à une civilisation du deux, d’une société phallique à une société hétérosexuée et génitale.

Les Éditions Des femmes sont nées d’une triple admiration pour des « phares », pour des « maisons de lumière », au sens où l’employait Virginia Woolf: José Corti qui a édité les surréalistes, Maspero les révolutionnaires, et les éditions de Minuit les écrivains du Nouveau Roman. En 1972, j’ai d’abord commencé par faire un film, que nous avons tourné collectivement, à partir d’un texte de Freud, Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine. Puis, nous sommes passées de l’oral à l’écrit, sans que l’écrit mette à mal les cris.

Les premières actionnaires et celles qui viendront apporteront, tant qu’elles le pourront, leur enthousiasme, leur énergie, leur créativité, mais nous savions déjà que la culture et la création sont des activités irréductibles aux lois du marché. La générosité de Sylvina nous donnera, le temps nécessaire, l’indépendance vitale.

C’était en 1974. Avant, il y avait eu Colette Audry qui avait dirigé une collection « Femmes » chez Denoël-Gonthier, et Régine Deforges qui éditait de la littérature érotique. La création des Éditions Des femmes fut un événement. Depuis, on a vu apparaître des collections sur et par des femmes un peu partout, en France et en Europe.

Aujourd’hui, l’événement, c’est la continuité, la permanence de vie. Trente ans ont passé. Et puis il y a les nouvelles arrivantes. Plus que jamais, il s’agit de trouver d’autres modes de pensée, d’autres désirs, d’autres espérances. Mais la misogynie perdure; une femme porteuse d’une écriture créatrice, neuve, n’est pas la mieux accueillie parmi les écrivains. Les femmes mêmes qui avaient vocation à créer ont capitulé; elles ont renoncé ou se sont tues, tellement l’assaut a été rude. La programmation phallique libérale des femmes se poursuit. C’est le féminisme à l’occidentale: les femmes s’oublient sans s’oublier; elles ne deviennent pas des hommes, mais, peut-être, des hystériques. Elles sont la partie de l’espèce humaine à qui il est interdit de symboliser sa propre libido créatrice, et demeurent privées d’écriture, de pulsions propres. Aujourd’hui encore, il n’y a pas eu de levée de cette forclusion et les femmes sont toujours mises en demeure de fonctionner dans l’économie libidinale phallique.

J’ai créé la maison d’Édition Des femmes justement pour tenter de réussir là où l’hystérique échoue. Pour réussir, il faut œuvrer à une théorisation de la génitalité, au seuil de laquelle Freud s’est arrêté et devant quoi s’arrête encore toute la pensée analytique actuelle. Le stade génital, comme stade de maturation psychophysiologique de la sexualité à partir duquel l’engendrement du vivant devient possible, continue d’être assimilé au stade phallique, c’est-à-dire au stade génital infantile du garçon, caractérisé par son intérêt pour le pénis. La prise en compte de la dimension utérine, sans laquelle l’accès au stade génital est impensable pour une femme, est rendue impossible.

La maison d’édition était, est toujours pour moi, le lieu du temps de la vie, du temps à venir, qui renoue avec le premier amour, ce que j’appelle l’homosexualité native, avec les forces de gestation qui animent chaque femme, qu’elle fasse ou non des enfants. Notre pays, notre terre de naissance, c’est le corps maternel, et c’est un corps de femme. Cette homosexualité-là, primaire, en deçà de la perversion, est la première chambre à soi, d’où élaborer une langue, une pensée, un corps, une vie à soi; elle est structurante, vitale pour le devenir femme, car ce qui faisait pré-histoire fera après-histoire et se retrouvera dans l’élaboration de la génitalité.

Il fallait donc qu’il y ait une terre, un jardin premier, pour qu’en effet ne fût-ce qu’une femme écrivain puisse savoir qu’elle avait un lieu où écrire. Mon travail est à la fois en deçà du travail d’un éditeur classique et au-delà, car ce qui m’intéresse dans celle qui écrit, ce n’est pas seulement l’écrivain, c’est aussi la femme. La gestation, telle la poésie, comme expérience enracinée dans le réel, en ses effets imaginaires et symboliques, est un processus de décentrement du sujet. Là, « je est un(e) autre ». Et quand l’interdit sera vraiment levé sur ce qu’est la gestation, alors nous saurons lire et écrire la différence des sexes.

La maison d’Édition Des femmes a été voulue comme une évolution, une transformation génitale, un mouvement de civilisation. C’était choisir la transformation en profondeur, la transmission de l’ADN mitochondrial, le progrès, l’entrée dans la genèse de la modernité tardive. J’ai voulu m’attaquer à la violence symbolique et programmer une écriture « qui ne serait pas du semblant », une écriture qui ne serait pas phallocentrée – obsessionnelle, anale, et sous amphétamines –, une pensée qui ne serait pas métaphysique. Une écriture qui ferait retour au moment de la gestation pour sortir de l’écriture matricide et aller vers le matriciel; une écriture qui n’écraserait pas l’oralité, qui ne la soumettrait ni ne s’y soumettrait, mais qui partagerait, qui ouvrirait à la géni (t) alité de la langue – j’ai créé la Bibliothèque des voix en 1980 pour ma mère, qui ne savait ni lire ni écrire, pour faire entendre la voix du texte, la chair qui se fait verbe. Une écriture articulée à une libido creandi qui signifie autant création génésique (procréer) que création artistique (créer). Une création par l’écriture qui soit articulée à la chair, à la pensée génésique. Et une maison pour les femmes, habitantes du monde. Il s’agit de publier en tenant compte du temps de la fécondité et de la gestation. La maison d’édition est née dans un contexte de politique culturelle où la majorité de la gauche pouvait dénoncer la « pieuvre Hachette ». Vingt-cinq ans après, la multitude des investissements politiques et personnels, la fatigue peut-être, la rareté des textes publiables (le fantasme même de disparition de l’écriture, à l’une près), ont entraîné une suspension momentanée de la production, mais pas de la diffusion. Aujourd’hui, entre deux dangers majeurs, le machisme capitaliste ultra-libéral (la transformation de la pieuvre en calmar géant par le rachat de Vivendi) et le machisme ultra-gauche qui nous imite et nous censure (dans son enquête sur le monde éditorial en France, Bourdieu, analyste de la « domination masculine », ne fait pas figurer les Éditions Des femmes), la situation de crise exige un sursaut. Plutôt que de nous limiter à dénoncer l’industrie littéraire, nous traçons notre petite-bonne-femme de route, préférant toujours l’espace sans compromis, l’expérience créatrice et la génitalité. Aujourd’hui, ce n’est pas pire qu’il y a trente ans. Être une femme n’est ni un privilège, ni une damnation. L’avenir est plus sombre que le passé pour qui ne peut conserver sa différence et ne peut faire autrement que d’y renoncer. Mais il est impossible de se libérer en niant le réel incontournable de la différence des sexes.

Il s’agit d’être au commencement, à la naissance d’une écriture autre. De permettre aux femmes d’accoucher de leur propre écriture, de réarticuler la procréation à la sexualité, dans une élaboration de leur génitalité, dans le temps de la production du texte vivant. Je rêve encore d’une écriture qui ne serait pas phallocentrée.

antoinette fouque

Extrait de la préface d’Antoinette Fouque au Dictionnaire universel des créatrices, à propos des éditions Des femmes, novembre 2013

« Ce lieu n’est pas neutre. Il est né voilà quarante ans, après plus de cinq années de mouvement et de questionnement politique et psychanalytique avec le MLF ; il reprend et approfondit la recherche intellectuelle qui était la mienne dans les années 60, éclairées par les grands maîtres à penser, Roland Barthes, Jacques Lacan, Jacques Derrida, Claude Lévi-Strauss. Leur modernité était alors inédite dans la culture française, mais elle épousait l’évidence lacanienne : « La femme n’existe pas. » Dans le Panorama des idées contemporaines de Gaëtan Picon (1957), quatre femmes seulement figurent parmi les 212 penseurs révolutionnaires qui incarnent la « muta- tion sans précédent » du monde de l’après-guerre. Heureusement, je m’instruisais auprès de Jean-Joseph Goux.

Ma rencontre avec Monique Wittig en janvier 1968 avait précisé notre révolte commune contre cette exclusion et contre la prééminence du manpower, qui depuis l’Humanisme porte seul l’humaine condition. La révolution de Mai 1968 nous a permis, en lançant le MLF, d’ajouter à la pratique théorique une pratique politique, que j’ai poursuivie avec la création du groupe Psychanalyse et Politique, lieu de recherche et de transmission, sorte d’université populaire, où élaborer une pensée partant de l’existence des femmes et de leur libido.

Au premier meeting public du mouvement à l’université nouvelle de Vincennes, en avril 1970, j’ai dit, en référence à Freud, que nous, des femmes, allions réussir là où l’hystérique échoue. À condition de dire oui à la liberté et non à la voix de son maître – ou de Dieu. Les cours de philosophie, cinéma et psychanalyse, que j’ai donnés par la suite entre 1971 et 1973 dans cette université, m’ont confirmée dans l’idée que la pratique théorique, à côté de l’action militante, exigeait d’être renforcée.

Il était urgent qu’après avoir pris la parole, les femmes prennent le stylo. Si l’on considère que les peuples sans écriture n’ont pas d’histoire, il fallait passer à l’écriture pour entrer dans l’histoire. Donner lieu au non lieu, lever le refoulement sur la création des femmes. Lutter contre l’effacement permanent, accomplir une révolution du symbolique. Renforcer et outiller le combat politique depuis ce lieu stratégique : les éditions des femmes, que j’ai créées en 1973. Un geste de lutte et d’accélération de la prise de conscience, de révolution de l’intime et de libération collective.

À travers cette maison d’édition, puis les librairies, et plus tard la première galerie d’art consacrée aux femmes, j’ai voulu offrir à celles qui étaient enfermées dans la clôture domestique, l’hospitalité d’un lieu ouvert sur le monde ; un espace à elles, à nous, à soi, où les femmes ne seraient pas exclues-internées comme dans la maison du père mais existeraient à partir d’un sol qui leur appartiendrait.

Dans ce lieu se sont inscrites, sans exclusive, toutes les luttes de ces dernières décennies : pour la maîtrise de la fécondité, contre la misogynie, la domination masculine, les violences faites aux femmes… Nous avons essayé pour chacune d’en tirer une trace qui ne s’efface pas : livres de témoignage, de libération, de mobilisation, de transmission.

Bien des contemporaines, créatrices héroïques qui peuplent ce Dictionnaire, nous les avons rencontrées, soutenues, aidées à écrire – traduites quand elles écrivaient – publiées, fait connaître, sauvées même parfois. D’Eva Forest qui risquait la peine de mort dans l’Espagne franquiste de 1974, au collectif de l’Almanach « Femmes et Russie » autour de Tatiana Mamonova dans l’URSS de 1980, de Nawal el-Saadawi en Égypte en 1981, Duong Thu Huong au Vietnam en 1991, Aung San Suu Kyi en Birmanie dès 1991, à Taslima Nasreen au Bangladesh en 1993. Ou encore Kate Millett que nous avons accompagnée à Téhéran, en 1979, lors de la première révolte des Iraniennes contre la dictature religieuse et Leyla Zana que nous avons soutenue en 1994, lors des procès qui lui ont été infligés en Turquie. Les publier, c’était les aider à ne pas se constituer en victimes mais en héroïnes.

De tous les continents sont venues des femmes de pensée et d’action : dès 1975, Anaïs Nin, la savante, l’érudite, septuagénaire à la beauté diaphane et juvénile, très concernée par Psychanalyse et Politique, convaincue de la nécessité pour nous toutes de chanter l’épopée des femmes, en écho à l’œuvre de Judy Chicago, The Dinner Party1. Nous avons publié Aïcha Lemsine d’Algérie, Yūko Tsushima du Japon, Nélida Piñon du Brésil…

Quelques grandes refusées par les éditeurs ou grandes oubliées du passé y ont trouvé leur voix : en particulier Virginia Woolf, non pas l’écrivain subjectif et individualiste de Une chambre à soi, mais la femme avide de liberté et d’indépendance collective que révèle Trois guinées. Ce texte politique a pu être publié grâce à l’entêtement de sa traductrice, Viviane Forrester dont l’ouvrage, L’Horreur économique, écrit après le suicide de son fils frappé par le chômage, a scandalisé certains doctes économistes par son analyse et ses prévisions apocalyptiques, d’une actualité impla- cable. Nous avons publié aussi Sylvia Plath « habitée par un cri », Hilda Doolittle ou Charlotte Perkins Gilman, qui voulaient quelque chose qui ne pouvait être entendu ; Jeanette Winterson, et son combat pour la reconnaissance de l’homosexualité, que nous avons soutenu ; Angela Davis, dont nous avons édité et réédité Femmes, race et classe ; Catharine MacKinnon, jugée trop radicale en France pour son analyse politique de la domination sexuelle masculine ; et bien d’autres.

Des écrivains – Clarice Lispector, Chantal Chawaf, Hélène Cixous, Maria Zambrano – y ont trouvé un lieu où déconstruire l’écriture androcentrée, matri- cide, et mettre au jour une écriture sexuée, matricielle.

C’est un lieu germinatif pour restaurer une dignité humaine plénière où chaque créatrice est engagée dans un combat bien plus grand qu’elle : éteindre le feu qui anéantit ses sœurs. Nous avons la chance avec elles de nous tenir au cœur du Continent le plus récemment apparu dans l’Histoire afin que les femmes aient leurs propres Lumières et en éclairent le monde.

Des femmes a, en quarante ans d’existence, constitué l’embryon du Dictionnaire qui vient au monde aujourd’hui. »

Antoinette Fouque